Interview du Dr Clément Riocreux, cardiologue au CHU de Clermont-Ferrand
L’insuffisance cardiaque reste aujourd’hui l’une des premières causes d’hospitalisation non programmée chez les personnes de plus de 65 ans. Pourtant, elle demeure largement méconnue du grand public et encore insuffisamment structurée dans le système de soins.
Au CHU de Clermont-Ferrand, le Dr Clément Riocreux pilote une organisation pionnière de télésurveillance, héritée de plus de dix ans d’expérimentations. Il défend une approche exigeante, profondément humaine, et assume une vision engagée : sans télésurveillance structurée, la prise en charge de l’insuffisance cardiaque n’est pas optimale.
Comment qualifieriez-vous aujourd’hui la prise en charge de l’insuffisance cardiaque en France ?
Je fais souvent un parallèle avec le cancer. L’insuffisance cardiaque est une maladie au moins aussi grave, avec un impact majeur sur la mortalité et la qualité de vie, et pourtant elle n’a pas du tout la même reconnaissance sociétale.
La société reconnaît la gravité et les implications d’un cancer. Quand on annonce un cancer à un patient, celui-ci saisit la plupart du temps ce qui est inscrit dans ce terme. Quand on parle d’insuffisance cardiaque, le terme reste flou, presque banal. Y compris chez certains professionnels de santé ou entourage, qui considèrent encore cette maladie comme une conséquence “logique” du vieillissement, ce qui est totalement faux.
Nous avons eu en France des Plans Cancer qui ont permis de structurer des parcours de soins exemplaires et d’améliorer drastiquement la prise en charge en oncologie. Ce que nous demandons aujourd’hui, ce n’est pas de retirer des moyens à ces dispositifs, mais d’avoir également en cardiologie un Plan Insuffisance Cardiaque, à la hauteur des enjeux.
Pourquoi l’insuffisance cardiaque est-elle si difficile à détecter et à prendre en charge précocement ?
Le premier problème, ce sont les symptômes. Fatigue, essoufflement, prise de poids… ce sont des signes très peu spécifiques, souvent banalisés, surtout chez les personnes âgées. Résultat : la maladie est diagnostiquée tardivement.
A nouveau dans la lutte contre le cancer, on ne se contente pas d’attendre les symptômes. On dépiste. Et on traite même si possible avant que les symptômes ne s’expriment. L’insuffisance cardiaque mériterait à mon sens exactement la même logique: un dépistage chez les populations à risque et un traitement précoce avant que les ennuis commencent. Et ces moyens de dépistage sont simples, sans risque, acceptables et plus faciles qu’une coloscopie ou une mammographie.
Le second enjeu, c’est l’accès à l’expertise. Nous faisons face à une pénurie historique de cardiologues par nombre d’habitants, qui va durer au moins jusqu’en 2035. Même lorsqu’un patient est identifié, il est très difficile de le suivre de manière optimale. Un suivi cardiologique expert très régulier est plus pertinent chez ces patients porteurs d’insuffisance cardiaque que pour des bilans “systématiques” trop souvent effectués où notre plus-value est moins certaine. Nous devons optimiser notre temps médical.
Est-ce dans ce contexte que la télésurveillance a émergé avec Cardiauvergne ?
Oui, très clairement. À l’origine, la démarche est avant tout géographique et démographique. En Auvergne, beaucoup de patients vivent loin des structures de soins, sont âgés, parfois isolés, et peu enclins à se déplacer.
L’idée fondatrice se résume simplement : si les patients ne peuvent pas venir au système de soins, alors le système de soins doit pouvoir venir chez eux.
La télésurveillance de l’insuffisance cardiaque est souvent perçue comme quelque chose de virtuel. En réalité, c’est extrêmement concret. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, les patients ont plus souvent de contact avec le système de soin quand ils sont télésurveillés que lorsqu’ils ne le sont pas.
Quels sont, selon vous, les principaux bénéfices de la télésurveillance en insuffisance cardiaque ?
J’identifie trois impacts majeurs.
Le premier, c’est la prévention des hospitalisations. L’insuffisance cardiaque est la première cause d’hospitalisation non programmée après 65 ans. En détectant précocement les décompensations ou signes d’aggravation, on peut agir avant que la situation ne devienne critique et ne nécessite une hospitalisation, souvent longue, éprouvante pour le patient et coûteuse pour la société. Chaque hospitalisation aggrave le pronostic et l’évolution de la maladie.
Le deuxième, c’est l’amélioration du parcours de soins. Quand un patient a besoin d’être réévalué, il l’est au bon moment, pas un mois trop tard. Et lorsqu’une hospitalisation est nécessaire, elle est anticipée, organisée, sans passage inutile par les urgences ou par le SAMU. Nous connaissons les patients, nous connaissons leur pathologie, nous recueillons les signes et symptômes d’alerte : il ne devrait donc pas y avoir besoin de recourir aux services d’urgence pour les prendre en charge.
Enfin, le troisième point – souvent sous-estimé – c’est l’optimisation des traitements. Les médicaments de l’insuffisance cardiaque sont efficaces et bien tolérés, mais nécessitent une surveillance et une augmentation progressive de leur dosage pour exploiter tout leur potentiel. Historiquement, ces optimisations n’ont pas eu lieu ou alors trop faiblement par rapport aux enjeux, contribuant à la gravité du pronostic, pour diverses raisons : exagérations des risques, croyances personnelles, manque de temps et de compétences, manque de créneau de consultation. Cela s’améliore cependant depuis quelques années. Les paramètres mesurés en consultation, nécessaires à cette optimisation, ne reflètent pas la réalité du quotidien du patient. La télésurveillance permet donc d’ajuster les traitements sur la base des données de la “vraie vie” du patient : on parle alors de télétitration. Les données scientifiques commencent à sortir pour favoriser cela. J’en suis personnellement convaincu.
Votre organisation repose sur une équipe dédiée. Est-ce indispensable selon vous ?
C’est ce dont je crois. La télésurveillance ne peut pas être un “à-côté”, géré en fin de journée quand il reste un peu de temps. Chez nous, parce que nous sommes un CHU, nous avons une cellule dédiée de 3 personnes qui assurent cette mission, formées, expérimentées, présentes à temps plein. Elles gèrent aujourd’hui plus de 420 patients, avec une centaine d’alertes par jour. J’ai conscience de la chance que nous avons mais ce n’est pas excessif encore une fois compte tenu de l’enjeu.
Faire de la télésurveillance sérieusement nécessite du temps, du personnel, des compétences spécifiques et une véritable organisation.
Aujourd’hui, la télésurveillance est réglementairement réservée aux médecins cardiologues et aux infirmiers. Ce cadre vous semble-t-il adapté aux besoins du terrain ?
Pas totalement. À mon sens, cette activité ne devrait pas être réservée à un métier, mais ouverte à tout professionnel de santé formé à l’insuffisance cardiaque, dès lors qu’il est intégré dans une organisation structurée et encadrée médicalement. Cela pourrait inclure d’autres profils paramédicaux, voire certains professionnels du médico-social ou des assistants de régulation médicale (ARM) à l’instar du SAMU, capable de conseiller et de déceler les anomalies à distance. Nul besoin de savoir manier un stéthoscope ou de savoir poser une perfusion pour être à l’écoute, rassurer et prendre soin.
Évidemment, cela suppose un cadre clair : de la formation, de l’expérience, des protocoles, et un recours médical identifié. Mais si l’on veut réellement développer la télésurveillance à grande échelle, il faudra sortir d’une vision trop restrictive des rôles et reconnaître les compétences là où elles existent, souvent dans ce domaine, hors du cercle médical.
La télésurveillance va-t-elle au-delà d’un simple suivi du poids ?
Heureusement, oui. Une télésurveillance efficace repose sur une approche multiparamétrique : poids, symptômes, tension, fréquence cardiaque, examens biologiques, échanges réguliers avec le patient. Il ne faudrait pas prétendre, dans une maladie si difficile à cerner, qu’un seul marqueur suffise ! Du reste, ce n’est pas ce que nous faisons en consultation : nous nous servons d’un faisceau d’examens, de données et d’arguments pour prendre une décision. Pourquoi ferions-nous cela à distance ?!
Mais surtout, il ne suffit pas de collecter des données. Il faut être en capacité d’y réagir. La donnée recueillie sans organisation humaine derrière n’a aucun sens.
Nous défendons une télésurveillance humaine active et proactive : appeler un patient même quand tout va bien, anticiper une prise de sang, ajuster un traitement avant l’apparition des symptômes, vérifier l’adhésion et les suivi médical, juste rassurer. C’est cette proactivité qui change réellement la donne : elle évite les hospitalisations et assure un meilleur suivi.
Avez-vous observé un impact sur les réhospitalisations ?
De manière empirique, pour notre centre, oui. Des analyses récentes en Espagne ont montré des taux de réhospitalisation significativement plus faibles chez les patients télésurveillés*. À l’échelle de notre établissement, nos taux de réhospitalisations sont inférieurs à la moyenne régionale, possiblement grâce à cela. Le problème reste que la découverte de la maladie est souvent réalisée précisément lors de la première hospitalisation, qui échappe de fait à notre télésurveillance.
Mais produire des preuves scientifiques robustes est complexe. Les études randomisées sont difficiles à concevoir dans ce contexte, et prennent des années. Pour autant, le risque de la télésurveillance est quasi nul pour le patient. Le véritable enjeu aujourd’hui est d’évaluer son rapport coût-efficacité à l’échelle du système de santé, car la balance bénéfice-risque est établie.
Quand avez-vous choisi de vous lancer dans la télésurveillance avec CareLine Solutions ?
Pour être très transparent, je ne l’ai pas choisi : j’en ai hérité. En revanche, avec le recul, si j’avais eu à choisir une solution de télésurveillance, j’aurais opté pour une solution qui coche au minimum ce que propose CareLine Solutions, car elle correspond à la vision que j’ai de la télésurveillance de l’insuffisance cardiaque.
D’abord, parce que CareLine Solutions est une entreprise entièrement dédiée à la télésurveillance (ndlr : CareLine IC est un Dispositif Médical numérique certifié II.a). Cette spécialisation est essentielle pour répondre aux exigences médicales, réglementaires et organisationnelles de ce type de prise en charge.
Ensuite, parce que la plateforme permet un suivi multiparamétrique et personnalisable, adapté aussi bien à des patients simples qu’à des situations cliniques complexes. C’est un prérequis pour pouvoir réellement optimiser les traitements et anticiper les décompensations.
Enfin, et c’est un point fondamental pour moi, CareLine nous permet de conserver la maîtrise complète de la gestion des alertes. Nous avons choisi que toutes les alertes remontent vers notre équipe, et ce sont les professionnels qui connaissent les patients qui prennent les décisions. Je ne crois pas à une télésurveillance où les alertes seraient traitées par des équipes externalisées, éloignées du terrain ou du contexte clinique du patient.
Comment voyez-vous l’avenir de la télésurveillance dans les prochaines années ?
Mon souhait, c’est que tous les services de cardiologie disposent d’un dispositif de télésurveillance, même partiel. On ne peut plus sérieusement prendre en charge l’insuffisance cardiaque sans cela et l’enjeu est trop important : tout le monde doit faire sa part.
Il faudra aussi harmoniser les pratiques : définir des critères communs, des niveaux de télésurveillance, des paramètres à remonter, des exigences minimales en termes d’organisation et de ressources humaines.
Enfin, il faudra réfléchir à la technologie avec pragmatisme : trouver le juste équilibre entre sophistication, simplicité d’usage, coût et impact environnemental. Mais quoi qu’il arrive, une chose ne changera pas : sans humains formés et impliqués, la télésurveillance telle que je la conçois n’a aucun avenir.
Un dernier mot sur le développement fulgurant de l’intelligence artificielle ?
Je suis volontairement dissonant sur ce sujet. Je ne crois pas que nous manquions aujourd’hui d’algorithmes dans l’insuffisance cardiaque. Nous manquons d’humains pour les appliquer.
Dans la télésurveillance de l’insuffisance cardiaque, je ne vois pas la plus-value d’une intelligence artificielle qui remplacerait des professionnels. Ce que je veux, c’est plus de temps médical, administratif et paramédical, pas moins. L’intelligence naturelle fonctionne déjà très bien, à condition de lui en donner les moyens. Du reste, la démonstration d’un bénéfice doit être déjà faite dans cette configuration humaine avant de prétendre, basé sur un postulat que je ne saisis pas, que l’IA ferait mieux. Cela peut paraître “vieux jeu”, mais je pense que nous devons présenter la même rigueur de démonstration scientifique avant d’appliquer un nouveau processus artificiel, qui, nous le savons, présente des inconvénients et impacts négatifs certains, y compris pour la santé.
* Yun S, Comín-Colet J, Calero-Molina E, et al – Evaluation of mobile health technology combining telemonitoring and teleintervention versus usual care in vulnerable-phase heart failure management (HERMeS): a multicentre, randomised controlled trial. Lancet Digit Health. 2025;7(5):100866
